Sélectionner une page

Les conseils des meilleurs photographes : #2 Véronique de Viguerie 

La photojournaliste Véronique de Viguerie est à l’honneur dans le prochain album de RSF, à paraître le 7 mars 2019, veille de la Journée Internationale des droits des femmes. Millenium Photo en a profité pour recueillir les précieux conseils de cette reporter photo intrépide, au parcours remarquable.

Quel est le meilleur conseil photo qu’on vous ait donné ? 

« Lorsque j’étais en stage de photographie en Angleterre, un professeur m’a dit d’appeler quelqu’un à l’AFP pour lui demander conseil. Je lui ai dit que je voulais être reporter photo. Il m’a répondu : « Laissez tomber, c’est mort. Je connais de très bons photographes qui n’arrivent pas à en vivre. Si j’étais vous, je m’inscrirais plutôt à des cours de cuisine. » C’était le coup de pied dont j’avais besoin pour me lancer à fond, ça m’a donné encore plus envie de continuer.

Je suis persuadée que quand on veut, on peut. Dire « c’est impossible », c’est inentendable, pour moi. C’est nul voire même dangereux. En réalité, il y a plein de « métiers bouchés », « sans avenir ». Si on veut vraiment faire quelque chose, oui ça va être difficile, mais si c’est vraiment ce qui nous plaît, il n’y a pas de raison qu’on n’y arrive pas. N’écoutez pas ceux qui vous disent que vous ne pouvez pas le faire.

Certes, le métier est de plus en plus difficile : les magazines rapportent de moins en moins de revenus, donc il y a de moins en moins de publicités. Les coûts de production sont restreints ce qui nous oblige à travailler de plus en plus vite. À tout préparer de plus en plus en amont, aussi. Désormais, tu prépares ton reportage à l’avance, en sachant que tu dois cocher des cases. Au lieu de te laisser guider par le reportage. Tu n’as plus le loisir de le faire, restreint par le nombre de jours que tu dois passer sur le terrain. Même pour les gros magazines, il faut faire des montages pour ne pas payer les billets d’avions, etc. Aujourd’hui, il n’existe plus de magazines ayant assez d’argent pour tenter quelque chose sans être sûr du résultat.

Delta du Niger, juillet 2009. Les hommes d’Ateke Tom, l’un des leaders du MEND (Movement for the Emancipation of the Niger Delta), rentrent au camp n°9 après inspection de leur territoire. © Véronique de Viguerie

Si je m’adressais à des jeunes photojournalistes qui se lancent, je leur conseillerais de se faire un nom en choisissant une spécialité : un sujet ou un lieu. Moi, par exemple, j’ai vécu trois ans en Afghanistan, donc je suis un peu devenue spécialiste du pays. Stéphanie Sinclair, par exemple, a énormément travaillé sur les mariages d’enfants précoces, donc quand il y a des articles sur ce sujet, les rédactions pensent à elle. Ça peut être aussi une manière de photographier : Edouard Elias, par exemple, réalise des formats panoramiques en noir et blanc.

Pour finir, l’énorme avantage de la jeune génération, c’est qu’ils savent tout faire ! Photo, film, son… Les médias vont tendre de plus en plus vers ces formats multimédia, avec toutes les plateformes qui se diversifient. Le public lit désormais aussi sur tablette. Ces compétences sont une grosse valeur ajoutée par rapport aux photographes traditionnels ! Moi, ça me fait un peu peur le son, mais je vais devoir m’y mettre. Les rédactions demandent des bouts de films, pour teaser les sujets sur les réseaux sociaux des magazines. Pour le moment, on se contente de faire des trucs un peu nuls avec notre téléphone, mais les rédactions vont aspirer à plus de qualité. Le Washington Post, par exemple, demandent à ses photographes de réaliser de plus en plus de photographie en portrait [en verticale] parce que ça se consomme désormais aussi comme ça.

Hajjah, Yémen, novembre 2017. Ahmatullah Hassan Saad, Première ministre d’un conseil des enfants de 33 membres siégeant au côté du gouvernement, rebelle, est partie prenante de la guerre civile. © Véronique de Viguerie

Quelle erreur vous a le plus appris durant votre carrière ?

 Quand je débutais, il y a 15 ans, j’était en reportage au Pakistan avec le reporter Éric de la Varenne, après un attentat à la bombe, à Londres.  On se baladait dans une madrassa, une école coranique, celle précisément d’où était sensée venir les terroristes auteurs de l’attentat. Un étudiant français, sur les lieux, m’a abordé. Il venait de Paris. J’ai proposé au journaliste de faire son portrait pour le JDD. En rentrant, j’ai donné toutes mes photos au journal, qui ont été publiées avec les propos de cet homme. Sauf qu’ensuite, mon agence a vendu les photographies au Point, qui a publié ce portrait en couverture avec un titre : « Les islamiques et nous : pourquoi ils nous font peur ? »

En France, sa famille passait devant les kiosques avec le portrait de leur mari, fils, neveu… Avec ce titre ! Le jeune homme s’est senti trahi, à raison. Je n’avais pas réalisé la portée d’une telle utilisation. Sa famille était furieuse, elle a été dédommagée par Le Point. C’était une erreur de débutante, j’aurais dû dire à l’agence de n’utiliser cette photo que s’il y a le contexte, pour éviter les amalgames. J’ai appris qu’il fallait se méfier car les photos peuvent faire du mal si elles sont mal interprétées. Sans légende, leur portée peut être dangereuse.

Hajjah, Yémen, novembre 2017. Ahmatullah Hassan Saad, 17 ans, Première ministre des enfants, avec de gauche à droite Ahmed Abdalh Al Showpi, 17 ans, ministre de la Santé, Amat Asad Dahak, 18 ans, ministre des Routes, autoroutes et travaux publics, et Ahmed Hani Aman, 16 ans, ministre de la Pêche. © Véronique de Viguerie

Quelles personnes, photographes ou non, vous ont le plus inspirée dans votre travail photographique ?

J’ai une grande admiration pour Alexandra Boulat, il y a beaucoup d’humanité dans ses photos. Les images que j’aime le plus sont celles qui font naître chez la personne qui la regarde, une émotion. Une famille qui enterre le corps d’un petit enfant empaqueté dans un linceul ne peut laisser indifférent. Les photos d’Alexandra Boulat sont subtiles : quand tu les regardes, tu souris, tu pleures.

Il y a parfois des photos coup de poing, qui choquent, comme celle du petit Aylan. Elles nécessitent qu’on les publie pour révéler la réalité. Elles sont nécessaires.

Il y a Laurent Van der Stockt aussi : le plus fantastique dans son travail, c’est qu’il est au plus près de l’action, vraiment au cœur de l’événement. Quand il couvre les conflits, il arrive toujours à être exactement là où il faut, là où ça se passe, pour sortir la photo qui illustre parfaitement le chaos de la guerre. »

Pendant ses études de photographies, en Angleterre, Véronique de Viguerie doit passer une année en immersion dans un journal régional. Elle est envoyée en Afghanistan. C’est la première fois qu’elle se rend dans une zone de conflit. Elle est littéralement fascinée par ce pays, c’est le coup de foudre : « Tout est hostile, sur place. C’était comme un voyage dans le temps. »

Pour la photojounaliste, les zones de conflits sont les lieux les plus intéressants : « L’ambiance sort de l’ordinaire car nous sommes dans une situation extraordinaire. » En France, récemment, Véronique de Viguerie a couvert les manifestations des gilets jaunes : « Il y avait une barricade, avec des CRS, des journalistes, des gilets jaunes… À un moment, il y a eu une sorte de ‘temps mort’ où personne ne savait trop ce qu’il devait faire. Tout le monde était fatigué.

Nous étions avenue Foch, à Paris, devant un café qui était fermé. Un lieu où d’habitude les gens sont assez odieux. Le propriétaire est sorti et nous a proposé d’utiliser ses toilettes, si besoin. Il est revenu avec un plateau plein de grenadines, pour tout le monde. C’est le genre de situation que tu ne trouves que dans un contexte extraordinaire. Ces ambiances révèlent un peu d’humanité, les gens sont plus solidaires qu’en temps normal.

Le nouvel album de Reporters sans Frontières, qui paraîtra le 7 mars 2019, veille de la Journée internationale des droits des femmes, sera consacré au travail de Véronique de Viguerie. 

La photographe a été lauréate du Visa d’or de Paris Match News et du Visa d’or Humanitaire du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) 2018.

L’album de RSF, préfacé par sa soeur de plume, Manon Quérouil-Bruneel, retracera 100 images de Véronique de Viguerie aux côtés des milices armées du Nigéria, des combattantes kurdes contre l’Etat islamique en Irak…

Photo ci-contre : 100 photos pour la liberté de la presse / Véronique de Viguerie Souleimaniye, Irak, septembre 2014. Shaista la peshmerga allaite son enfant de 10 mois. © Véronique de Viguerie